Notices Historiques de 1200 à 1900
 
1200

La première référence écrite du village de Durmenach remonte à 1188, dans un acte de vente qui se trouve dans les archives de l'évêché de Bâle. Afin de dédommager l'abbaye de Lucelle des déprédations commises par le comte Louis de Ferrette, Wezel von "Terminach" vendit ses terres (champs, prairies et forets) aux moines. Wezel portait à cette époque le nom du village. Ces archives mentionnent également l'existence d'un forgeron, Rudolf von Durmenach, qui habitait Bâle et servit de témoin en 1270. En 1275 Thüring von Ramstein fait don de son domaine de Durmenach, à sa sur Geppa. Un Volmar von Thirmenach est cité en 1293. [5]

1300

La célèbre liste du Vatican qui mentionne les villages qui n'ont pas payé la dîme au Pape épingle Durmenach en 1300. [5]

De 1105 à 1324 huit comtes de Ferrette indépendants ont dominé une grande partie de la Haute-Alsace (le Sundgau avec Altkirch, la vallée de la Thur avec Thann et Cernay). En 1324, la jeune Comtesse Jeanne de Ferrette, héritière du Comté, épouse l'Archiduc Albert II de Habsbourg, dit "le sage" et lui apporte le Sundgau en dot. Intégré à l'Autriche le Comté de Ferrette est administré depuis Ensisheim par des administrateurs (grands baillis) nommés par les Empereurs. Le Sundgau est alors divisé en quatre bailliages (Landser, Thann, Altkirch et Ferrette). Mais 135 localités (dont Durmenach) sont administrées directement par les seigneurs qui les tiennent en fief des Habsbourg. Cette noblesse villageoise fait ériger de nombreux manoirs. [2,3]

Le château de Durmenach "la Wasserburg" qui s'élevait sur la rive droite de l'Ill, était entouré d'un fossé rempli d'eau, son donjon dominait la vallée. [5]

Herrmann de Flachslanden acquiert dans ce contexte une partie du village de Durmenach en 1337 . Jeanne d'Autriche (anciennement Jeanne de Ferrette), le charge en 1350 de changer la seigneurie en fief noble, comprenant le village et tous ses droits, les habitants, les puits, les étangs et le droit de pêche, le château avec le gibet, les moulins à céréales et à l'huile, les droits de chasse, les pigeons, le permis de pacage, les droits de labour y compris les journées de corvée; la dîme et le droit à la récolte, ainsi que la prise en charge des Juifs. [4]

Les Flachslanden partagent alors le village avec Agnès de Liebenstein qui détient un quart du village en 1360. Le couvent de Saint Morand en revendique un septième en 1397. [5]

En 1335 une invasion de sauterelles, immense plaie d'Egypte ravage pendant trois ans les plaines d'Allemagne et d'Alsace.

Mal nourris, surtout en période de disette voire de famine, vivant par ailleurs dans des conditions d'hygiène très précaires, les habitants sont particulièrement sensibles aux vagues d'épidémies. L'Alsace, qui a déjà connu aux XIe et XIIe siècles, des épidémies de peste, de choléra, de variole, est atteinte au printemps 1349 par la peste noire qui, entre 1347 et 1350, fauche sans doute plus du tiers de la population européenne. Pour l'ensemble de l'Alsace, on peut estimer qu'un quart de la population disparaît. Face à ce fléau, l'opinion cherche les responsables: ce sont les juifs qui seront les boucs émissaires. En 1349, accusés d'avoir empoisonné les fontaines et les puits, ils subissent de véritables persécutions. L'antisémitisme n'est d'ailleurs pas une nouveauté en Alsace. Protégés de l'empereur comme "serfs de la Chambre", les Juifs sont présents dans les villes de la vallée du Rhin depuis l'époque romaine. Leurs communautés disposent de synagogues, d'écoles, et de bains. La puissance grandissante de l'Eglise et le développement du commerce dans la bourgeoisie des cités enlèveront progressivement aux Juifs leurs droits civiques et les chasseront de la vie sociale, en les cantonnant dans des professions d'intermédiaires. Exclus des corporations, ils ne pourront exercer des métiers d'artisans. Les limitations dans l'acquisition de biens immobiliers, l'interdiction d'employer des domestiques chrétiens leur fermeront également les professions agricoles. Il ne leur restait que le petit commerce, le négoce des bestiaux, la profession médicale (elle ne concernait que quelques rares individus) et le prêt d'argent. Il fallait, d'un capital souvent très modique, tirer de quoi payer les taxes diverses et faire vivre la famille. Souvent c'était le seigneur qui avançait l'argent au prêteur, le Juif n'étant que le prête-nom, grâce à qui l'on contournait les lois ecclésiastiques interdisant l'usure aux Chrétiens. Le prêt d'argent était indispensable à une époque où le numéraire était rare. Les créances étaient à court terme et fort souvent, par un caprice de prince ou par un acte de violence, le Juif perdait, avec les intérêts, le capital lui-même, lorsqu'il n'y laissait pas en même temps la vie. En 1349, dans la plupart des villes, ils sont expulsés et s'installent dans les campagnes. Souvent ils sont torturés, brûlés, comme à Bâle ou à Strasbourg. A Strasbourg ils sont définitivement expulsés en 1388. Ils ne peuvent plus résider dans la ville et sont seulement tolérés dans la journée pour pratiquer le prêt à intérêt. Les seigneurs qui régnaient sur les villages étaient souvent à court d'argent, et voyaient dans les Juifs une source non négligeable de revenus. Aussi reçurent-ils sur leurs terres des familles expulsées des villes voisines. Ils acceptèrent en général une ou deux familles par localité. C'est dans ce contexte que les Juifs s'installent dans le Sundgau où ils forment d'importantes communautés à Hégenheim, Hagenthal, Hirsingue, Seppois et Durmenach. [2,3,8]

Le tremblement de terre, le 8 octobre 1356, cause d'énormes dégâts: 34 châteaux de la région sont endommagés ou démolis, parmi lesquels ceux de Landser, Heidweiler, Froberg, Morimont, etc. A Bâle, il reste à peine 100 maisons debout, et plus de 500 personnes ont été englouties.

La population du Sundgau est également éprouvée par plusieurs guerres. Elles sont incessantes, qu'il s'agisse de guerres privées entre les seigneurs locaux ou de raids de brigands. Les Bâlois assaillirent et brûlèrent ainsi le château et le village en 1354 dans des circonstances non élucidées. Les souverains engagés dans la guerre de Cent Ans font appel à des compagnies de mercenaires qui, au moment des trêves ou de paix, agissent à leur propre compte. L'Alsace, riche, excite les convoitises de ces bandes et de leurs chefs. En 1365, les mercenaires du parti bourguignon, alliés aux Anglais, réduits à l'inactivité par suite de la paix de Brétigny(1360), franchissent les Vosges et déferlent dans la plaine. Les campagnes sont dévastées. [2,3,5]

1400

En 1412 Jean de Flachslanden étend ses biens en achetant les droits et la dîme de Steinsoultz. [4]

Surnommés Ecorcheurs ou Pauvres Gueux, les Armagnacs mènent en 1439 une expédition de pillards: 150 villages sont incendiés. Engagés par le duc d'Autriche pour combattre les Suisses, 40000 routiers occupent l'Alsace de 1444 1445 et prennent leurs quartiers à Durmenach. N'ayant pas reçu leur solde, leur chef le futur Louis XI, cherche à se tailler une sorte de principauté indépendante en Alsace. Au départ des routiers, à la fin de l'hiver 1445, l'Alsace est exsangue. [2,3,5]

La famille Flachslanden ayant pris position pour le Sundgau au détriment de Bâle, les Confédérés suisses vinrent à Durmenach les jours de pentecôte en 1445. Ayant trouvé des armes et des armures qui leur avaient été dérobées lors de la bataille de Sankt Jacob, 200 cavaliers et 1000 fantassins mirent le village à sac. Ils volèrent le bétail et les récoltes. La famille Flachslanden, jouissant néanmoins d'une position influente à l'Évêché de Bâle, les Bâlois rendirent leurs prises et l'affaire fut étouffée peu de temps après. [5]

1500

Jean Werner de Flachslanden bâtit la première chapelle dédiée à Saint Georges en 1540. Cette dernière située dans l'ancien cimetière, à l'emplacement de la grotte de Lourde, servi de nécropole aux Flachslanden-Durmenach. La communauté catholique était desservie jusqu'alors par l'église Saint-Pantaléon de Luppach. Jean Werner de Flachslanden se distingua dans la carrière des armes et mourut en 1559 après avoir vu son fils Jean-Jacques devenir père de sept enfants (l'aîné fut Bourgmestre de Brisach). [4,6]

1600

En guerre contre les Habsbourg catholiques depuis 1618, les protestants allemands de Mansfeld cantonnent au Palatinat et en Alsace du Nord en 1621. C'est le premier épisode alsacien de la guerre de Trente Ans (1618-1648). En 1632, les Suédois du roi Gustave Adolphe soutenus par la France, viennent à la rescousse des protestants et occupent l'Alsace où ils se battent contre les impériaux. Au début de 1633, les Suédois dirigés par le général Gustave Horn conquièrent presque toute l'Alsace avec une extrême brutalité. En réaction devant toutes les atrocités, 4000 paysans du Sundgau se soulèvent et massacrent le chef protestant Hartmann von Erlach. En représailles, les Suédois incendient Leymen et Blotzheim et pendent les paysans aux arbres des routes. En 1634, deux ans après la mort de leur roi, les Suédois quittent l'Alsace et cèdent à leurs alliés, les Français, les places qu'ils occupaient. Les années qui viendront, de 1635 à 1639, seront sans doute pour la population, les plus terribles du conflit. Elle aura a subir les passages des Français, des Lorrains puis ceux des mercenaires de Saxe-Weimar qui sillonnent le pays en pillant et en détruisant tout.
P. Zind écrit: "En fait, la guerre fait rage dans toute l'Alsace. Les villes et les villages sont successivement la proie des mercenaires(...); les suivants achèvent de détruire ce que les prédécesseurs ont négligé. D'une manière atroce et bestiale, l'on tue, l'on torture, l'on viole, l'on incendie. La famine et la peste s'ajoutant aux désastres de la guerre: l'on mange les cadavres, les parents dévorent leurs propres enfants. Ronces et broussailles envahissent les ruines des villages: l'Alsace se meurt, égorgée par ses voisins. Et sur les cimes, les panaches de fumée signalent la destruction de nos châteaux par les troupes françaises de Montausier de Manicamp et autres tireurs de sabres. " [1,2,3]

Le village de Durmenach est ainsi dévasté en 1636, et doit se soumettre à la France en 1640, la région étant devenue bailliage français. Othmar de Flachslanden qui avait séjourné pendant la guerre dans une ferme à Leymen, signe l'acte de soumission à la couronne française, et s'installe définitivement à Durmenach. Son fils Christophe Hannibal (+1704) épouse Marie Anastasie Reinach Steinbrunn (+1719). [4]

Suite à un incendie qui ravage le château médiéval et les archives en 1694, le manoir actuel (photos ci-dessous) est construit par Christophe Hannibal de Flachslanden sur la rive gauche de l'Ill, qui était moins marécageuse. La tour de l'ancien château est restée en place et est encore visible sur un plan cadastral du 18e siècle. Un porche de l'ancien château, daté de 1624, est conservée dans l'une des deux caves voûtées, du manoir. [4,5]



Les armoiries des Flachslanden et des Reinach figurent au-dessus de la porte principale.

Photos de la cave voûtée prochainement.



1700

Durmenach compte 28 familles juives dans 5 maisons en 1744. Ces chiffres passent à 40 familles et 17 grandes maisons dix ans après. Le fait que la communauté obtienne le droit de pâture pour les marchands de bestiaux, et qu'elle ne paye que 3 "Pfund" de taxe par famille suscite la jalousie et le mécontentement des catholiques de Durmenach. Ils rédigent donc une pétition contre les Juifs qui est soutenue par 12 villages sundgauviens et est envoyée au château de Versailles en 1756. Cette dernière fut sans conséquences de sorte que l'on compte 44 familles juives en1766, et en 1781 il y a plus de juifs (309) que de catholiques (260). Remarquons qu'il y a 3942 familles, soit 19624 personnes juives sur toute L'Alsace en 1784, et qu'il n' y a que 6 communautés qui dépassent 300 personnes dans la Haute Alsace. [2,3,8]

Jean-Jacques est le dernier de la lignée des Flachslanden de Durmenach. A sa mort, n'ayant pas d'enfant, le domaine revint à la branche de Saverne qui se débarrasse rapidement du domaine au profit de Conrad REUTTNER de WEYL en 1783. Ce dernier introduit les mélèzes autrichiens dans la foret du Kuwald. Lors de la révolution de 1789, il se retire dans le Wurtemberg. Les révolutionnaires vendent en premier le château "au milieu du verger" y compris la vieille tour comme "Bien National" à Meyer Dockes pour la somme de 40.415 livres payées comptant en assignats. [4,5]

Dans les villes, la nouvelle de la prise de la Bastille provoque l'effervescence. L'impopularité des anciens Magistrats provoque de véritables émeutes. L'été 1789 voit grandir le mécontentement dans les campagnes, d'autant plus que la récolte a été très mauvaise. Dans le Sundgau, les paysans forment des bandes qui attaquent et pillent les couvents, les notariats, s'en prennent aux nobles et aux juifs, accusés de pratiquer l'usure. Ces derniers battus, dépouillés et affamés, vont chercher refuge à Bâle. Ch. Hoffmann cite dans son ouvrage "Histoire des troubles de 1789 en Haute-Alsace" (Colmar, 1907, page 72): "Pendant tout le trajet, rapporte un témoin, le spectacle le plus attristant vient frapper nos yeux le long du chemin. Des familles entières de la population juive de Durmenach campaient sur les bords et dans les fossés. Elles venaient d'abandonner leurs demeures spoliées et saccagées par une bande d'insurgés. Des enfants à la mamelle, des femmes, de la literie, tout cela se trouvait pêle-mêle étendu à terre. Les enfants criaient, les adultes gémissaient: heureusement le temps, qui était propice, semblait protéger ces tristes caravanes". [5,9]

Photos du bicentenaire de la révolution en juin 1989: Le Conseil Municipal, mené par Mr. le Maire Bernard Schwaederlé(1935-2007), plante, sous le regard de Mr. le Curé Auguste Mona (1904-1990), le "Chêne de la Liberté", au centre du village. Les écoliers dirigés par Mr. Rémy Brun, instituteur chantent la Marseillaise.

1800

Le dynamisme de la communauté juive de Durmenach, transforme le village en un centre économique et commercial florissant: de 600 habitants en 1801, la population augmente à 1038 en 1821 et à 1111 habitants (!) en 1841.

Les juifs étaient surtout marchands de bestiaux et commerçants. Sur 50 marchands en 1848, 20 sont marchands de bétail, les autres sont bouchers, aubergistes, boulangers, relieurs, matelassiers, épiciers et marchands d'étoffe.

La communauté qui dispose d'une école de filles et de garçons, construit une synagogue en 1803 et est le siège d'un rabbinat de 1802 à 1910. [5,9]


La rue de la synagogue, en médaillon l'hôtel Garibaldi Léon Israël.

Suite au décret impérial du 17 mars 1808 qui stipule qu'une patente est indispensable à tout commerçant, 69 juifs de Durmenach souhaitent obtenir cette dernière en 1808. Le conseil municipal décide de ne l'accorder qu'à 45 d'entre eux, les 24 autres étant soupçonnés de pratiquer l'usure. Ces derniers l'obtiennent néanmoins après avoir déposés une pétition auprès de l'autorité municipale. [9]

En 1822-23 plusieurs juifs déposent des réclamations auprès du conseil municipal pour être remboursés des fournitures et livraisons qu'ils ont effectuées auprès des armées durant la guerre de 1815. [9]

Les juifs participent à toutes les équipes municipales à partir de 1822. En 1831 ils disposent de six conseillers sur douze, quatre d'entre eux sont marchand de bétail. Après les élections de 1848, ils sont sept, et réélisent Aaron Meyer, maire depuis 1840. Il est le seul maire juif de l'histoire de Durmenach et exerce cette fonction jusqu'au 5 mai 1851, date de sa démission. De 1855 à 1857, le conseil municipal désigne David Bloch pour exercer la fonction d'adjoint, alors que le maire est catholique. En 1860, le conseil comprend sept juifs et en 1865, cinq. [9]

La cohabitation ne se déroule pas sans heurts. Dans une délibération de mai 1822, le conseil municipal, s'oppose à la construction d'une fontaine "considérant que les juifs en jouiront exclusivement, attendu que ce sont leurs maisons qui l'entourent" (Cette mention est barrée dans le compte rendu). Les sommes prévues pour cette construction sont ensuite réservées à l'agrandissement de l'église ! Lors de la construction de la nouvelle église , l'argument antisémite joue un rôle important pour le lancement du projet par une équipe municipale à majorité catholique: "dans une commune qui renferme, comme Durmenach un grand nombre de juifs, il est bon que le temple de Dieu des chrétiens soit plus qu'ailleurs, s'il est possible, digne de son auguste destination" (séance du conseil municipal du 10 mai 1829). Alors que la commune prend en charge la totalité des frais pour la construction de l'église, les catholiques se plaignent du manque de zèle de la part de la majorité juive (à partir de 1840) pour achever les travaux, oubliant que ceux concernant l'entretien de la synagogue, ne sont que partiellement pris en charge par la commune ! [9]

Un article paru dans Le Glâneur du Haut-Rhin du 17 septembre 1843, à l'occasion de l'inauguration solennelle de la Synagogue de Colmar, mentionne " un rabbin, particulièrement aimé de M. le Grand rabbin, qui prononça en français, un discours, sur la prière..." Ce rabbin était M. Klein de Durmenach. Salomon Wolf Klein fut le chef de file de l' "orthodoxie" au sein du rabbinat français. Il exerça successivement à Biesheim, Rixheim et Durmenach (de 1842 1847) et fut élu grand rabbin du Haut-Rhin en 1850, fonction qu'il exerce jusqu'en 1867, année de sa mort. Il est l'auteur de nombreux ouvrages d'érudition et de polémique. [7]




"Arrestation de juifs à Durmenach en 1848", Aquarelle - Album Jean Koechlin-Dollfus; Musée Historique de Mulhouse.

C'est la mort d'un habitant de Steinsoultz, veuf et père de cinq ou six enfants, le 27 février 1848, qui déchaîne les passions. Cet homme se trouvait en face d'un barrage de la Garde Nationale et avait été sommé de se retirer, ce qu'il ne fit pas, prétextant qu'il avait à faire dans la commune. Etant donnée l'atmosphère d'état de siège dans lequel se trouvait le village, et le souvenir encore récent des violentes agressions de juillet 1789, un israélite (pris de panique ?) tira sur cet homme. Cet israélite aussitôt arrêté, fut sévèrement condamné par le tribunal de Colmar.





"Juden Revold von Dürmenach", lithographies de Boehrer, exposées au Musée Sundgauvien d'Altkirch, gravures coloriées exposées au Cabinet des Estampes à Strasbourg

Le maire de Bouxwiller, dans une lettre au commissaire de la République du 6 mars 1848, donne une idée de l'ampleur de la tragédie: "Vous ne sauriez vous figurer le désastre de Durmenach, plus de cent maisons saccagées de fond en comble, les rues sont jonchées de débris de tous genres. C'est absolument l'image d'un village enlevé de vive force, pris et repris plusieurs fois et où chaque maison aurait soutenu un siège, à voir ces charpentes noircies par la fumée, on croirait qu'elles sont les restes d'un incendie. Les toitures et les murailles semblent attester que la fusillade, des boulets et la mitraille sont passés par là...".


Lors de la révolution de février 1848, dans les campagnes meurtries par les récoltes catastrophiques de 1845 et de 1846 et la crise économique qui s'en suivit, les passions se déchaînent à nouveau contre les juifs. Les paysans qui ont contracté des dettes auprès des juifs, considèrent ces derniers comme responsables de la crise. Dans le Sundgau, mais également dans le Bas-Rhin, ont lieu de véritables émeutes. Les faits les plus graves se produisent à Durmenach du 29 février au 3 mars. Il s'agit d'un véritable pogrome (le dernier en France). La population juive, qui représente près de 56 % des habitants de la commune, est attaquée par environ 2000 assaillants ! Ces derniers arrachent les toitures des maisons juives, mettent le feu à de nombreuses demeures, et détruisent les biens de leurs concitoyens juifs qui s'enfuient pour sauver leurs vies. Le curé du village intervient et donne asile aux juifs, mais il est gravement menacé par les manifestants.

Une lettre envoyée par un conseiller municipal au Sous-Préfet d'Altkirch, le 3 mars, décrit le déroulement des évènements. 75 maisons de familles juives ont été endommagées ou détruites.

La Garde Nationale est envoyée sur les lieux pour rétablir l'ordre. La répression est menée sans concessions: début mars on compte déjà 23 arrestations à Durmenach. La communauté juive porte plainte, et demande des dédommagements à la commune. L'autorité préfectorale s'empresse de soutenir les israélites dans leur demande d'indemnisation. Le sous préfet Doll intime l'ordre à la commune de nommer deux commissaires chargés d'évaluer les dégâts. Face à la mauvaise volonté de la majorité municipal (catholique, après le départ des juifs), Aoron Meyer prend l'affaire en main avec les six autres conseillers israélites: et rédige une pétition adressé au Préfet le 14 août 1849. Les 114 signataires évaluent individuellement leurs pertes en mobilier, en marchandises et les dommages causés à leurs maisons. Les sommes réclamées sont comprises entre 158 F (évaluation de la veuve d'Isaac Picard) et 31 980,44 F (Isaac Kahn). Ils réclament également 18 237 F de dédommagements pour l'école israélite et la synagogue, en précisant que cette dernière" est détruite de fond en comble avec tout le mobilier qui s'y trouvait. La somme totale s'élève à 53 892 F). En octobre 1849, le préfet nomme sept nouveaux conseillers, tous catholiques (5 cultivateurs, 1 menuisier Jean Lehmann, et un tisserand Morand Mislin), "les plus fortement imposés et non intéressés au litige contre les israélites (...) qui siègeront dans toutes les délibérations relatives au litige contre les israélites", remplaçant les sept conseillers juifs qui veulent intenter un procès contre la commune. Cette dernière plaide non coupable, comme le montre le compte rendu d'une séance extraordinaire du conseil municipal le 2 décembre 1849. Le tribunal d'Altkirch donne raison à la municipalité le 26 mars 1851. La commune paie par avance les frais judiciaires pour un montant de 4335,35 F , à la condition d'être remboursée par les juifs qui ont d'ailleurs été condamnés à payer tous les frais de procédure. En octobre 1852, une nouvelle pétition signée par 32 juifs demande l'intervention du sous préfet afin "d'obtenir l'indulgence et la pitié de la commune, pour que cette dernière leur fasse remise des frais qu'elle a avancés et dont elle exige le remboursement immédiat (34 F par personne), conformément à la décision judiciaire". "Où puiser cette somme qui sont considérables pour nous?" interrogent ils, et de poursuivre: " Qu'obtiendrions-nous en vendant les quelques planches et quelques lambeaux de linge qui nous restent encore, mais qui portent encore l'empreinte de la main dévastatrice? Que trouvera l'huissier charger de nous saisir: quelques briques fumantes que nous avons recueillies dans les rues en nous frayant un chemin à travers les décombres et quelques hardes déchirées que nous avons demandées à la porte de la charité publique pour couvrir le corps de nos malheureux enfants (....). Notre indigence est notoire et notre malheureuse situation est connue dans toute la commune." Le conseil municipal dirigé par le nouveau maire Jean Schnell (qui uvre efficacement pour la réconciliation des deux communautés) exauce leur vu le 7 novembre 1852, mais n'accorde pas la remise des frais aux veuves d'Aoron Meyer et d'Isaac Kahn. Le ministère de l'Instruction Publique et des Cultes accorde par ailleurs "un secours de 8000 F pour aider la communauté israélite de Durmenach à acquitter sa dette, vu les circonstances exceptionnelles". Cette aide est versée en deux annuités (1854 et 1855). Cette argent doit être employé pour la réparation de la synagogue dont le montant s'élève à 11 510 F. 3000 F supplémentaires récoltés lors d'une souscription, permettent de couvrir la totalité des frais.

De nombreux Juifs (plus de 100 personnes au total) qui ont trouvé refuge en Suisse (Bâle et Allschwil) pendant les évènements de 1848 renonceront à revenir et s'établiront définitivement en terre helvétique, de sorte que la population juive ne représente plus que 47% de la population en 1851 et 43% en 1866. Pourtant la minorité juive se maintient et fait preuve de dynamisme et d'esprit d'initiative pour défendre activement ses intérêts.

[5,9]

Durant tout le XIX ème siècle, l'école est au centre de vives tensions entre les deux communautés villageoises. Dès 1830, le conseil évoque l'étroitesse des locaux scolaires (80 à 90 enfants en hiver entassés dans une salle de moins de 24 m2!) et envisage la construction d'une nouvelle école pour les enfants des deux sexes et des deux confessions". Mais ce projet évolue lentement pour ne plus concerner que la communauté catholique: en 1836, non seulement le conseil municipal ne souhaite plus réunir l'école israélite et l'école catholique en un même lieu, "l'école communale", mais de plus, alors qu'il accordait une subvention de 150 F pour les enfants juifs pauvres, il trouve cette indemnité "très injuste" et la supprime. Apres plusieurs projets qui échouent pour des raisons financières, et sous la pression du préfet, qui "refuse toute dépense qui ne soit pas absolument indispensable et oblige la municipalité à concentrer ses efforts et son argent à la construction d'une nouvelle maison commune pour installer les écoles dans des locaux suffisants et convenables", c'est finalement un projet de l'architecte Nicolas Risler-Tournier qui l'emporte en 1865.[6,9]

Entre 1871 et 1913 le Collège d'Altkirch compte en moyenne 13 élèves originaires de Durmenach. Un chiffre peu habituel à cette époque, et qui n'a été dépassé que par Haguenbach dans le Sundgau. [5]


La nouvelle Mairie-Ecole construite par Nicolas Risler-Tournier.

En médaillon: L'ancienne école catholique encore existante de nos jours, se trouve dans la rue Saint Georges.


Après la guerre de 1870, l'Alsace devient terre d'Empire, au nom de la conception allemande de la nation, basée sur la race, le sang et la langue. Le traité de Francfort (10 mai 1871) permet aux alsaciens désireux de conserver la nationalité française d'opter pour la France avant le 1er octobre 1872. 60000 personnes quittent ainsi la région. Pour le gouvernement allemand, l'option doit permettre une germanisation irréversible de L'Alsace. Entamée dans des conditions douloureuses, la période de l'annexion est aussi, en contraste, celle d'une expansion culturelle, sociale et industrielle formidable. [2,3]

La voie de chemin-de-fer Altkirch - Ferrette est ouverte en 1892. Cette ligne est liée aux desseins économiques et militaires allemands. Inauguré par l'empereur, le "Pfirterzegala" assure dix allers et retours réguliers, puis sept à la veille de la Grande Guerre, et cinq avant le second conflit mondial. Le dimanche, la ligne bénéficie d'une desserte depuis Mulhouse grâce à la fréquentation touristique. Le "tortillard du Sundgau" , concurrencé depuis les années 1930 par les autobus, est condamné par la reconstruction. Réduit à un aller et retour quotidien, le trafic des voyageurs est interrompu en 1953; celui des marchandises se poursuit jusqu'en 1968. [6]


Sources:

[1]Bernard WITTMANN, Une Histoire de L'Alsace - Autrement, Editions Rhyn un Mosel, 1999.
[2]Jocelyne FRITSCH, Les Saisons d'Alsace; 2000 Ans d'Histoire, Editions La Nuée Bleue (Strasbourg) (5), 1999.
[3]Jean-Paul GASSER, Une Histoire de L'Alsace, Editions Jean-Paul Gisserot, 1998.
[4]Bernard MISLIN, Plaquette éditée à l'occasion de l'inauguration du Foyer Saint-Georges, 3 mai 1964.
[5]R. SP., "Am Rande des Heumarktes, Historische Notizen über Durmenach: Eine ehemalige hochstaette des Juedischen Handels"; L'Alsace; 25 avril 1965.
[6]Le Patrimoine des Communes du Haut-Rhin, Editions Flohic, 1998.
[7]Francis WEILL, Histoire de la Synagogue de Mulhouse".
[8]Le Grand Rabbin Max WARSCHAWSKI, "Histoire des Juifs d'Alsace".
[9]Marie Claire FROEHLY, "La Communauté juive de Durmenach au XIX ème siècle"; Annuaire de la Société d'Histoire du Sundgau, 163,1995.
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Durmenach, un village atypique du Sundgau